Il y a cent ans, la France lâchait les Arméniens

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Greek City Times


C’était il y a cent ans – la France et la Turquie kémaliste signaient un accord qui scellait l’abandon de la Cilicie et avec elle de la population arménienne qui avait placé ses espoirs dans la « fille aînée de l’Église ».

A cette occasion, il convenait de revenir sur cette page sombre de notre histoire et de pouvoir en tirer les leçons.

Il y a tout juste cent ans, la France négociait et signait un accord mettant fin à la guerre franco-turque avec la Grande Assemblée de Turquie, autorité non reconnue, aux mains des forces kémalistes.

Avec cet accord, la France est la première puissance de l’Entente à reconnaître le gouvernement dirigé par Mustafa Kemal.

Profondément affaiblie par l’issue de la Première Guerre mondiale, la France n’avait plus les moyens humains et financiers de son ambition. Elle n’aspirait qu’à se reconstruire et à trouver la paix.

Les Français veulent récupérer leurs soldats à la fin de la Grande Guerre en 1918, mais le sang coulait encore au Proche et au Moyen-Orient, où l’insurrection nationale et les luttes révolutionnaires ont prolongé la guerre.

A l’Est, la France s’est mobilisée sur plusieurs fronts : en Syrie et en Turquie. Il a donc rencontré des difficultés dans le domaine de son mandat, tant contre Kemal en Cilicie que contre Fayçal.

Il se proclame roi de Syrie et rejette le mandat français en s’engageant dans de nouveaux affrontements.

Kemal lance une réaction nationale turque contre les ambitions des puissances européennes et contre la signature du traité de Sèvres.

Il organisa également une reconquête nationale et rassembla armes et soldats, appelant à une Turquie pour les Turcs – C’est ainsi qu’est né le mouvement nationaliste kémaliste.

Les troupes françaises (composées de légionnaires arméniens et de soldats algériens sensibles à la propagande turque) et kémalistes s’affrontent en Cilicie et les Turcs prennent rapidement l’avantage.

Le franco-kémaliste devenait de plus en plus coûteux et Paris n’avait pas les moyens de s’engager dans une lutte soutenue à la fois contre les Turcs et les Syriens, et préféra donc traiter avec Kemal.

En 1920, un armistice est signé entre la France et les kémalistes, mais ils ne le respectent pas et cela amplifie plutôt les affrontements.

La France, affaiblie par la guerre, envisage avec crainte une reprise des opérations militaires en Cilicie, qui avait déjà causé de nombreuses pertes en finances et en vies humaines, et choisit ainsi de poursuivre une politique de conciliation.

En 1921, la France décide alors de mener des pourparlers directs avec les kémalistes.

On comprend l’argument du rapport de force défavorable, la France sort exsangue de la Première Guerre mondiale, elle n’avait pas les moyens d’affronter deux forces de guérilla à la fois en Syrie et en Cilicie.

Mais n’était-ce pas une manière pour Paris de nuire à son partenaire (et rival) britannique que de se rapprocher des kémalistes ?

Les Français et les Britanniques sont peut-être alliés, mais ils n’ont pas pris la même position vis-à-vis du mouvement nationaliste kémaliste.

Si Londres sous-estimait son importance, Paris s’empressait de signer un armistice.

Au printemps 1920, les Britanniques sont prêts à reprendre la guerre contre les Turcs, mais l’opinion publique s’y oppose. Et les Français s’y sont opposés.

Les Grecs seuls se lancent dans une guerre de deux ans aux conséquences tragiques que l’on connaît.

Des intérêts divergents ont alimenté les dissensions entre les Alliés qui ont profité aux kémalistes.

On peut facilement penser que si l’accord franco-britannique avait été réel, il aurait soutenu la Grèce.

Mais la France a choisi d’encourager la fierté kémaliste en se conformant à ses exigences et est même devenue le fournisseur gratuit d’armes et de matériel d’Ankara contre son allié grec !

Londres voit cet accord franco-turc comme un coup de poignard dans le dos car il s’agissait d’une paix séparée.

En effet, en vertu du pacte signé par les Alliés en 1915, il leur était interdit de conclure des accords de paix sans se consulter.

De son côté, le président français du conseil Aristide Briand s’est concentré sur la politique intérieure mais aussi sur les réparations à obtenir de l’Allemagne.

La France s’est montrée dure et intransigeante avec l’Allemagne en lui imposant la « paix dictée » du traité de Versailles, ainsi que de lourdes réparations, mais elle s’est agenouillée devant la Turquie kémaliste, même lorsque le rapport de force était favorable.

Aristide Briand envoie Franklin Bouillon, ancien journaliste, ancien député et ancien ministre, féliciter Kemal pour sa victoire contre les Grecs, pourtant alliés de la France.

La France craignait l’instabilité politique en Turquie, y voyant un risque pour ses intérêts matériels et sa position privilégiée et pouvant construire une relation de confiance avec Kemal en jouant avec Franklin Bouillon, l’émissaire envoyé par Aristide Briand.

Franklin Bouillon est arrivé à Ankara avec une caisse de cognac pour s’entendre avec Kemal, ce qui le fascine. Il est également décrit comme un turcophile.

La distinction entre les gagnants et les perdants de la Grande Guerre n’existe pas pour les membres de cette délégation, et ils traitent avec Kemal sur un pied d’égalité. Ces négociations sont menées de manière très opaque.

Les Turcs étaient conscients de l’enthousiasme qu’ils suscitaient, c’est pourquoi ils ont eux-mêmes proposé à Aristide Briand d’envoyer Franklin Bouillon, sachant que ce dernier est déjà de leur côté.

En acceptant toutes les demandes turques sans obtenir l’accomplissement des demandes françaises, Franklin Bouillon plaçait la France dans une position de faiblesse et de déférence, d’autant plus que le chef kémaliste était en pleine ascension.

La France n’a donc manifestement pas mené une politique gagnante contre le mouvement nationaliste turc.

Le pays vainqueur de la Première Guerre mondiale, et dit avoir l’armée la plus puissante du monde à l’époque, n’a pas protégé son mandat, ni les populations qui y vivaient, en particulier les Arméniens qui ont souffert du génocide.

Sans consulter son allié britannique, la France a signé un accord bilatéral plus avantageux

Enfin, la France a légitimé un gouvernement non reconnu alors même que celui-ci menait une guerre nationaliste contre les positions françaises.

L’indulgence française était perçue comme une politique d’abdication et de faiblesse qui servait ses véritables intérêts.

Ainsi, ces accords d’Angora étaient la répétition générale du traité de Lausanne de 1923, qui était l’arrêt de mort diplomatique sur la question arménienne.

L’Accord d’Angora puis le Traité de Lausanne ont illustré une politique de renoncement – tchapeau de la France en 1921 que celui des Alliés en 1923.

La portée de cet accord, pourtant peu connue, est déterminante : elle confère une légitimité à un gouvernement révolutionnaire qui n’est pas reconnu internationalement. Noter que c’est sur ce gouvernement que repose la Turquie moderne.

Les efforts de Paris pour gagner la sympathie de la nouvelle puissance turque ne s’avéreront pas gagnants. La France n’a rien gagné à l’échange, bien au contraire !

Les quelques vagues promesses d’avantages économiques contenues dans l’accord d’Angora n’ont jamais été tenues.

Le partenariat économique privilégié avec les entreprises françaises promis par les Turcs ne s’est pas pleinement concrétisé.

En revanche, les Turcs sont vainqueurs : ils obtiennent le départ des troupes françaises de Cilicie et la fin de la guerre.

Les prisonniers ont été immédiatement libérés et amnistiés également.

La France a renoncé au désarmement des populations et des gangs, ainsi qu’à la constitution d’une police turque assistée d’officiers français. La France est aussi humiliée par l’attitude chauvine et vengeresse des Turcs qui s’attaquent à ses intérêts (écoles, hôpitaux, propriété privée française) sur tout le territoire turc.

L’échec de l’accord d’Angora pour la France s’est manifesté à peine un an après sa signature.

Non contente de ne pas honorer les termes de son accord avec la France, la Turquie lui a créé des difficultés dans le mandat syrien.

A Damas, les Turcs tentaient d’exacerber l’opinion publique avec de la propagande, encourageant les Syriens à se révolter.

Franklin Bouillon n’a obtenu aucune garantie de protection pour les minorités que la France avait encouragées à se réfugier en Cilicie après le génocide arménien.

Pour les militaires en place, qui ont dénoncé ce départ, c’était l’abandon des « camarades d’armes », de ces volontaires arméniens qui avaient formé la Légion de l’Est.

La France et les Alliés se sont pourtant engagés en mai 1915 à punir les auteurs du génocide.

En 1920 et 1921, ils ont à nouveau le mandat de protéger les minorités chrétiennes, et pourtant ces populations survivantes se sont retrouvées livrées à la vindicte de leurs anciens bourreaux.

C’est à nouveau l’exode ou la mort qui les attend.

The author wants to acknowledge the impact of the following book on his artice: “Aurore Bruna, L’accord d’Angora de 1921, théâtre des relations franco-kémalistes et du destin de la Cilicie, Cerf, 2018.”

Tigrane Yegavian est un journaliste franco-arménien. Il est un État du réseau arménien citoyen et expert de son groupe de réflexion sur les affaires étrangères.

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